Initiation à la calligraphie chinoise

Ce semestre passé au Suzhou Art & Design Technology Institute a été l’occasion de découvrir différentes techniques traditionnelles chinoises, comme peuvent l’être la céramique ou l’encadrement. Mais ce qui semble être le plus visible dans la culture de la Chine pour le reste du monde, c’est bien évidemment la calligraphie, appelée shūfǎ en pinyin, et notée 書法 en caractères traditionnels.

Salle de calligraphie au Suzhou art & design technology Institute

S’il faut comprendre une chose à propos de la calligraphie extrême-orientale, c’est qu’elle est un héritage millénaire, avec son Histoire propre, que l’on peut observer au travers de l’évolution de ses formes, témoins de l’avancée de la technique.
En Chine, écrire est un art, c’est même un pléonasme de le dire, puisqu’il s’agit de la traduction du mot chinois. La calligraphie est véritablement, dans la culture des Han, le moyen privilégié pour transcrire les sentiments, les émotions. Alors inutile de dire que c’est une chose sérieuse ! Encore aujourd’hui de nombreuses personnes de tous âges s’adonnent à cet exercice artistique, par goût pour l’harmonie des formes traditionnelles, ou bien comme terrain libre d’expérimentations.

Le calligraphe moderne a à sa disposition quatre outils indispensables, connus également sous le nom des « Quatre trésors du lettré1 » ou encore les « Quatre compagnons du studio ». Leurs noms sont : , , zhǐ, yàn ; soit 笔、墨、纸、砚 ; et respectivement : le pinceau à lavis (毛笔, máobǐ), l’encre de Chine (墨, ), le papier de riz (宣纸, xuānzhǐ) et la pierre à encre (砚台, yàntái). Ces quatre éléments sont considérés avec une grande déférence, et il n’est pas rare d’offrir l’un de ceux-ci (ou l’ensemble) en gage d’amitié ou d’estime dans une version « grand luxe », avec l’écrin qui lui sied.

Pinceaux de calligraphie de différentes tailles

Vient s’ajouter à ces quatre outils, le fameux sceau chinois et sa pâte d’encre rouge. Cet élément était autrefois la marque de l’empereur, qui constituait en quelque sorte le passage d’un travail au statut officiel, reconnu par l’autorité suprême. Avec le temps, le sceau a finalement été utilisé également par les peintres pour signer leurs œuvres et aujourd’hui… Même le premier venu peut acheter sa pierre et y graver son nom, pour l’apposer en bas de ses chefs-d’œuvre !

Sceaux chinois gravés dans la pierre et réserves de pâte rouge

Notre initiation à la calligraphie a duré sept journées complètes, réparties sur un mois. Notre professeur avait la lourde tâche d’essayer de nous faire comprendre les bases de l’art. La difficulté majeure résidait dans le fait que nous ne savions pas écrire de hanzì — les sinogrammes — ce qui est quand même très gênant pour découvrir cet art de la déclinaison des formes des caractères !
La stratégie élaborée par l’enseignant était la suivante : photocopier des graphèmes tirés d’un catalogue de reproductions anciennes, et nous les laisser recopier à longueur de séance2.
Le professeur a fourni à chacun plusieurs feuilles photocopiées d’exemples (la reproduction n’était pas de très bonne qualité ce qui rajoutait encore à la difficulté d’appréhension des caractères), un pinceau, une coupelle, une liasse de « papier de riz » brun et un dessous de table en feutre, accompagnés d’une bouteille d’encre de chine à partager.
Les feuilles de papier destinées à l’exercice et à être employées en tant que brouillons sont de grande taille (environ un mètre cinquante de haut sur un mètre de large) et permettent d’y inscrire douze graphèmes. Car le nombre de caractères inscriptibles sur une de ces feuilles dépendait du nombre de « cases » obtenues par pliages successifs.

Schéma de positionnement d’un hanzì calligraphié

Les signes que nous devions recopier étaient issus du style « scribe », 隶书, en pinyin lìshu appelé aussi « écriture des clercs » et parfois « écriture de chancellerie ». Ce style est une véritable charnière entre les époques plus anciennes (datant du début du premier millénaire de notre ère) et l’écriture actuelle, il est en outre toujours utilisé aujourd’hui pour écrire de gros titres publicitaires ou pour orner les devantures de magasin, sans compter son utilisation en calligraphie.

Hanzi de style scribe

Débuter en calligraphie chinoise peut paraître assez simple à première vue. Mais en réalité, il faut tracer chaque graphème au centre exact de la case voulue, et ce n’est vraiment pas évident ! Une difficulté supplémentaire est que les caractères ne se tracent pas n’importe comment : le calligraphe doit suivre un ordre pour apposer tous les traits d’un signe.

Calligraphie hanzi de style scribe

Ainsi, on tracera la figure de haut en bas et de gauche à droite, ce qui crée parfois des problèmes ardus quand on n’a pas l’habitude d’écrire autrement qu’en caractères latins !
Une autre erreur courante est de relever son pinceau pour commencer un autre trait alors que ce n’était pas nécessaire, ou inversement.
Enfin, quand on arrive finalement à produire une forme quelque peu satisfaisante, il n’est pas rare de voir une goutte d’encre tomber de la pointe de son pinceau et venir tacher le papier… Alors il faut s’armer de patience et de persévérance et recommencer après avoir râlé un bon coup !

Calligraphie hanzi de style scribe

À la fin du cycle de cours, le professeur nous a demandé de produire plusieurs séries de caractères sur des bandes verticales de papier brun, en nous expliquant qu’une telle forme de papier calligraphié était utilisée à l’occasion des fêtes pour orner chaque côté de la porte d’entrée des maisons. Il s’agit alors de poèmes commençant par un nom, calligraphiés sur du papier rouge et censés apporter la chance sur la famille.

Alors bien sûr, nous n’avons pas du tout acquis une quelconque maîtrise en tant que calligraphe (ce serait même honteux de le laisser croire, sachant que certains passent leur vie à acquérir un peu de savoir), mais l’expérience était très étonnante, totalement en décalage avec un monde qui est parfois trop rapide, qui exige d’être toujours pressé. La calligraphie chinoise m’a semblé être réellement un terrain propice à la contemplation et à la maîtrise de soi !

Encore une fois, il ne s’agit là que d’un article sur notre brève expérience de cet art très riche, et il n’est pas possible de détailler tout ce qui constitue celui-ci.

Poème calligraphié et boîte à pâte rouge pour les sceaux

Cependant, pour les personnes qui souhaiteraient en savoir davantage, je peux conseiller la lecture du passionnant roman autobiographique écrit par la calligraphe française Fabienne Verdier : Passagère du Silence où l’auteur raconte avec beaucoup de précision sa propre découverte de cet art et également sa vie en Chine au début des années 80.

  1. 文房四宝 en caractères simplifiés et wénfángsìbǎo en pinyin, ce terme date du Ve siècle de notre ère. Ils ne sont pas uniquement élevés à ce rang en Chine mais dans tout le monde extrême-oriental []
  2. Rien d’étonnant là-dedans, bien au contraire, il semble que ce soit la méthode la plus utilisée : les étudiants réguliers, pour comprendre les formes qu’ils ont sous les yeux, doivent faire et refaire tous les jours le même travail. Il s’agit exactement de l’entraînement physique et mental que l’on retrouve dans d’autres disciplines artistiques, pas forcément orientales. []

Un commentaire pour “Initiation à la calligraphie chinoise”

  1. [...] lien avec l’art de la calligraphie, nous avons eu l’opportunité de suivre, plus que de participer1 à un cours d’encadrement à [...]